Pourquoi cette situation ?

On peut risquer une explication.

L’école est passée d’un modèle fortement hiérarchisé, mais au sein duquel l’expérience se transmettait, bon an mal an, de pair à pair et où l’enseignant avait le contrôle de son travail, à un modèle managérial, où l’autorité est plus diffuse mais aussi plus insidieuse et arbitraire. Le système éducatif est désormais piloté par des comités d’experts et des statistiques. Le résultat : réformes permanentes, jargon officiel et de véritables catastrophes dans l’enseignement de la lecture, de l’écriture, du calcul… La bureaucratie ne se corrige pas : elle nie, s’efforce de masquer ses erreurs et poursuit sa fuite en avant. Cela explique le sentiment de dépossession qu’éprouvent les enseignants, alors même qu’ils restent maîtres dans leur classe.

On pourrait nous objecter que nous idéalisons un passé que nous n’avons pas connu. En effet, les enfants subissaient autrefois à l’école des traitements inacceptables, auxquels on peine à croire aujourd’hui. Les mœurs ont évolué. Mais c’est la société entière qui a produit cela, et non les réformes de l’Education nationale. Elles ont par contre modifié le contenu de l’enseignement et, de ce point de vue-là, la régression est incontestable. Le moindre coup d’œil sur les programmes, cahiers ou manuels scolaires d’avant 1960 suffit pour s’en assurer.

Dans le même temps, à l’école comme ailleurs, l’informatique s’est immiscée partout : cahier de textes électronique, appel en ligne, SMS automatiques, espace numérique de travail, tableau électronique, vidéoprojecteur, tablettes, manuel électronique, livret scolaire numérique, etc. A peu près toutes les personnes exerçant une responsabilité liée à l’éducation affichent leur enthousiasme. Quel intérêt, cependant, pour l’instruction et l’initiation à la culture humaniste ? La fréquentation des écrans est extrêmement nocive pour le développement des plus jeunes, délétère pour l’imagination, l’épanouissement physique, la concentration, le sommeil de tous. Elle hypothèque les ressources terrestres et repose sur une exploitation humaine qui soulève le cœur ; mais, pour s’en tenir à notre domaine, il faut surtout avoir en tête cette réflexion de Michel Delord[1] : si l’on veut donner aux enfants une certaine maîtrise de l’informatique (dont les adultes sont pourtant loin de faire preuve), il faut les en préserver le plus longtemps possible. En effet, automatiser une activité qu’on ne maîtrise pas encore est le meilleur moyen pour s’assurer qu’on ne la comprendra jamais réellement. Le recours de plus en plus précoce aux calculatrices et l’effondrement simultané de la compréhension du calcul en sont un bon exemple. Cela fait un nombre plus que suffisant de raisons pour protéger un temps les élèves de la toile dans laquelle ils seront englués bien assez tôt. Voilà pourquoi nous avons participé à la rédaction de l’Appel de Beauchastel contre l’école numérique (disponible sur demande à l’école).

[1] Voir son article dans le deuxième numéro de la revue L’Inventaire (éditions de la Lenteur) ou son site (http://www.micheldelord.info). Notre dette à l’égard de cet ancien professeur de mathématiques est inestimable.